Rodrigue Delattre

I.S.E.L.P.

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Le travail de Rodrigue Delattre nous baigne dans une atmosphère inquiétante, peuplée de créatures obsessionnelles cernées d’un vocabulaire de formes et de matières ambiguës, à la fois attachantes et repoussantes. Mais qui sont-ils et d’où viennent-ils ces êtres sans visage dont l’univers interroge? « Border/line », titre choisi pour accompagner cette série de dessins et de peintures, renvoie à une sorte de no man’s land où vraisemblablement se déverse l’inconscient de l’artiste.
Dès ses premières œuvres, la présence de silhouettes voilées témoignait déjà d’une absence de communication. L’artiste privilégiait une réduction de l’image humaine en faveur de visions d’ordres fantomatiques. Privés de leur moi intérieur, les visages ne décelaient ni humanité ni individualité mais plutôt l’affliction d’une génération en quête d’identité. Enfermés dans leur linceul, ces êtres tragiques s’isolaient du reste du monde et imposaient à l’espace pictural un silence troublant.
Au-delà d’un climat de désolation, l’artiste dépeint, encore aujourd’hui, un environnement chargé en émotion qui fige le spectateur, bouleversé face à l’authenticité des protagonistes. En effet, au fil des rencontres, leur essence ne nous sera plus totalement étrangère.
À présent, l’artiste tente de se réconcilier avec le genre humain. Les figures hybrides se superposent à des images empruntées de photographies pour reprendre enfin une forme humaine. Les personnages, souvent en pied, apparaissent métamorphosés comme si une nouvelle civilisation voyait le jour.
Néanmoins, leurs caractéristiques premières restent résiduelles. Le damier noir et blanc, traité auparavant de manière abstraite, devient une enveloppe charnelle. Ici, le voile qui les dissimule permet à l’être humain sous jacent de se libérer quelque peu.
Deux réalités se confrontent et se mélangent, alliant règne animal et arpents géométriques. Ces derniers flottent dans l’espace, à la manière d’une composition abstraite, pour offrir de la profondeur avant de s’immobiliser devant un regard.
Les héros de Rodrigue Delattre ne sont ni vivants, ni morts. Leur réalité n’appartient pas à un lieu intermédiaire, transitoire entre ces deux états. Ils errent dans un espace temporel, entre un début et une fin, où l’expérience de la vie induit la prise de conscience de la mort. À travers une mythologie personnelle, l’artiste projette ce conflit existentiel et l’aborde comme un lieu frontière de l’« entre deux ».
Chaque élément a donc besoin de son contraire pour exister, raison pour laquelle, il fait référence à une énumération abondante de signes antagoniques : les nombres, le noir et le blanc, la rigidité et la régularité géométrique, renforcés par l’expression matiériste.
La mort devient une ouverture qui entraîne, dans la continuité de la vie, une transformation physique. Depuis ses premières recherches plastiques, les formes s’inscrivent dans un perpétuel mouvement de mutation. Cette dynamique répond au « double Je » de Rodrigue Delattre comme aux préoccupations collectives, aux tensions enfouies en chacun d’entre nous.

Adèle Santocono
Institut Supérieur pour l’Etude du Langage Plastique
(I.S.E.L.P.)